18.05.2006
Monsieur Paolo
M. Paolo est notre voisin de palier.
M. Paolo a l’œil noir et farouche, enfoncé dans un petit visage blême (le teint parisien, sans nul doute).
Un regard de corsaire, un regard qui sent le vent sec qui emmêle les cheveux, la tourbe qui colle à la peau, le soleil qui burine les traits.
M. Paolo s’appelle ainsi parce que lorsque s'élève dans le couloir son accent rocailleux qui fleure bon la Sicile, Paolo Conte se met à chanter dans notre tête.
M. Paolo descend tous les matins, au lever du soleil, chercher du pain.
Et chaque matin à son retour, il sonne chez lui, pour que sa femme lui ouvre la porte.
Car M. Paolo ne prend jamais les clés.
C’est là toute la grandeur de la stratégie amoureuse de Mme Paolo : chaque jour, son fier époux sonne humblement à la porte, et chaque jour il craint, le temps d’un millième de seconde ô combien poignant, qu’aujourd’hui elle refuse d’ouvrir.
Mme Paolo est une déesse de la séduction, une prêtresse du désir amoureux.
M. Paolo doit déployer chaque jour des trésors de tendresse pour s’assurer qu’elle lui ouvrira encore la porte le lendemain.
Mme Paolo se résume à une voix qui, inlassablement, chaque matin, répond au coup de sonnette conjugal par un "qui c’est ?" chevrotant et vaguement inquiet (ah, le bonheur d’être chaque jour surprise !) avant de tourner le verrou d’un claquement sec et précis.
Mme Paolo vit sur une chaise derrière la porte, la main vissée à la serrure : elle ouvre, elle referme. Clac. Clac.
Mme Paolo ne sort que le dimanche matin, engoncée dans sa plus belle fourrure, du violet jusqu’au sourcil, pour remercier le Créateur de sa félicité conjugale.
16:00 Publié dans Les autres | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Paris, voisins
Beethoven

Une musique torturée qui prend directement aux tripes, qui les retourne et les broie. Ca sent la chair, le sang, les larmes, la sueur, la terre, la boue, le vent.
Même dans les accents légers, aériens, doux comme une pluie d’été, il y a un cri, une profondeur, qui renvoient à ce qu’il y a de plus primal en nous. Toute la tragédie de l’existence humaine explose dans les notes de Beethoven : on se sent soudain exister avec une force insoupçonnée en même temps que la réalité de notre condition de mortel nous saute au visage.
Beethoven traduit en musique ce que Shakespeare (encore lui !) montrait déjà dans Hamlet (évidemment !) : l’être humain se situe entre l’ange et la bête :
what a piece of work is man :
how noble in reason ;
how infinite in faculty ;
in form and moving how express and admirable ;
in action how like an angel ;
in apprehension how like a god ;
the beauty of the world, the paragon of animals
Ecouter Beethoven c’est ressentir "un bonheur aussi poignant qu’une souffrance".
Beethoven transcende tout.
Tiens, je rajoute une phrase d'Oscar Wilde que je viens de lire et qui me semble résumer en quelques mots ce que je peine à décrire avec les miens : "La musique nous crée un passé que nous ignorions et éveille en nous des chagrins qui avaient été dissimulés à nos larmes "
15:55 Publié dans Les plaisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09.05.2006
Words, words, words
Elseneur, témoin de tous les drames, de la folie au meurtre, voilà qui est plutôt gai pour un nom de blog...
Elseneur, aux contours imprécis, noyé dans la brume, avec ses fantômes, ses reines adultères, ses cimetières.
Elseneur, berceau d'Hamlet, qui lutte avec une seule arme, la plus dérisoire, la plus incertaine et finalement la plus grandiose : les mots, pour reconstruire une réalité, interroger le monde, fuir, se protéger, accuser, et surtout éviter d'agir.
Hamlet, qui meurt sur ces mots, "the rest is silence", constat d'échec du rêveur face à la vie.
Alors quoi, si la vie est une pièce, dans la mienne il y a un décor, c'est Paris, la ville que j'apprivoise en pointillés depuis deux ans, et en presque continu depuis deux mois, qui se révèle et se donne peu à peu. Les acteurs, c'est moi, avec mes cheveux rouges, mes fantômes, mes contradictions et mes vaines tentatives de faire quelque chose avec les mots ; et puis c'est l'Homme que j'aime, la lumière et les ténèbres, qui est à l'origine de tout ça ; les amis éparpillés un peu partout du pays des chaussettes dans les tongs à celui des blancs crémeux de Vermeer.
Et puis tout le reste, tout ce qui fait le sel de la vie. La voix sombre de Leonard Cohen, les ocres de Ghirlandaio, les sauts de bouquetin fou dans les vertes contrées nordiques, les voeux qu'on fait en évitant les interstices entre les pavés sur les trottoirs, les petits riens, les petits tout.
14:50 Publié dans Ouverture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : elseneur, shakespeare

