21.04.2007
"L'automne est morte, souviens-t'en"
Quand elle est morte, j’ai pensé à des choses bêtement matérielles, à tout ce qu’elle ne ferait plus.
Des cheveux blancs qu’elle n’aurait jamais – ma sœur, jamais vieille – aux livres qu’elle ne lirait jamais.
Elle ne connaîtrait jamais mes enfants.
Elle ne connaîtrait jamais ses petits-enfants ni même les femmes que ses filles deviendraient.
Elle ne sentirait plus le vent sur sa peau, le froid qui picote les joues, l’air qui entre dans les poumons, le soleil qui réchauffe jusqu’aux os, la morsure du sel de la mer, le sable entre les orteils, la migraine, le nez qui coule...
Les sensations. Elle n’aurait plus jamais de sensations.
Depuis, les miennes sont exacerbées. Je ressens pour deux.
Le goût du sucre sur la langue, les yeux qui piquent, les gerçures, les muscles endoloris, le bruit du vent dans les feuilles, l’éblouissement du soleil dans les yeux, le mal au cœur, les caresses, les coupures, les cheveux dans le cou, les tissus rêches, les tissus doux, la trouille, le bonheur.
J’engrange, j’emmagasine, je ressens plus fort, plus violemment, plus, plus, plus. J’aime tout, je goûte tout, je savoure.
Parce que depuis qu’elle n’est plus là, c’est moi l’aînée, c’est moi qui devient le repère, le roc, et j’y arrive pas.
Je ne peux rien faire de plus que ressentir, toujours plus, toucher, goûter.
Cinq ans après, mon esprit n’a toujours pas enregistré que c’était du définitif. Je ne peux toujours pas concevoir le « plus jamais ». Plus jamais son rire qui éclate dans le silence, plus jamais ses mains jaunies recroquevillées sur sa clope, plus jamais les odeurs de café, plus jamais sa cicatrice sous le menton, plus jamais les bêtises, les petits riens, les petits touts. Plus jamais de grande sœur, plus jamais de bras pour se cacher, plus jamais quelqu’un devant, rien que le vide, la trouille, le manque, le rien, et l’absolue certitude que tout ça ne sert à rien, qu’il n’y a rien d’autre à faire que d’avancer jusqu’à ce que ça nous rattrape, jusqu’à ce que tout le monde meure et nous avec.
02:10 Publié dans La mélancolie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


Commentaires
" J’engrange, j’emmagasine, je ressens plus fort, plus violemment, plus, plus, plus. J’aime tout, je goûte tout, je savoure ".
Je vais essayer d'appliquer cela, sentir la vie affluer parce qu'à l'intérieur je suis mort. C'est comme voir le Monde de trés loin.
Amitiés.
Ecrit par : H2O2 | 08.12.2007
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