03.09.2007
Monsieur Alf et des tomates au bord d'un lac
Dimanche matin. Monsieur Alf est dans tous ses états.
Tandis que le parisien stressé savoure une grasse matinée bien méritée (nous, donc), se raccrochant désespérément à des bribes de sommeil et des bouts de rêves en kaléidoscope, Monsieur Alf s'acharne à nous tirer de notre somnolence cotonneuse à coups de cognements répétés contre le mur, entrecoupés de halètements de mauvaise augure. De temps en temps, Madame Alf pousse un couinement d'encouragement.
Grâce à la miséricorde divine, nous finissons par émerger et par réaliser que les époux Alf ne sont pas en train de s'adonner à des plaisirs qui n'ont de coupables que le nom, mais bien en train d'entasser de gros cartons sur le palier. Lui, le cheveu coupé court derrière les oreilles, histoire de bien lui dégager les idées et de lui permettre de mieux entendre les bruits de la rue qu'il aime tant imiter, le torse glabre et pendouillant exposé aux regards des voisins pressés qui se ruent dans la cage d'escalier. Elle, les taches de rousseur à l'avenant sur son nez de vieille petite fille, sanglée dans son serre-tête, faisant des moulinets désespérés avec les bras pour désigner les derniers espaces libres sur le palier.
Nous nous regardons : lequel de nous deux va avoir le courage de s'extirper du lit et de l'appartement pour aller chercher les sacro-saints croissants dominicaux, et prendre ainsi le risque de se retrouver à découvert face à nos voisins ? C'est pas mon tour, aujourd'hui, j'ai droit à un sursis, dernier moment suspendu dans la chaleur de la couette. Derrière la porte, j'entends Monsieur Alf rire grassement en expliquant que non, ils ne déménagent pas, vous seriez trop contents, hein, les jeunes, non nous on est là depuis 31 ans maintenant, là on ne fait que descendre à la cave des choses dont on n'a pas besoin, que des livres vous comprenez, des trucs qu'on ne lira jamais et qui prennent la poussière sur les étagères, vous savez ce que c'est, quand on vit dans 30m².
C'est là que je me suis dit qu'il fallait partir, continuer à avancer, bouger, bouger, quitter cette Paris gloutonne qui enserre ses amoureux et les cloître dans de petits appartements moisis, aux carrelages pendouillants, aux murs fissurés, aux voisins rendus fous d'ennui, pour ne pas se retrouver un jour à dire des phrases de type "ça fait 31 ans qu'on vit dans ce 30m², juste sous les poivrots, et juste au-dessus du pervers scato". Envie de dire "vous nous trouverez facilement, on est la petite baraque en bois rouge, juste au bord du lac, celle avec des plants de tomates et une petite barque déglinguée". Ben oui, voilà comment Monsieur Alf torse nu m'amène à fantasmer sur des plants de tomates, les raccourcis de la vie sont bien souvent imprévisibles, et c'est tant mieux.
11:15 Publié dans Les autres | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Paris, voisins, bêtises


Commentaires
Remarque, ça fait 1 m² par an, pas mal !... Courage Alfy dans 30 ans t'as un loft, comme les voisins d'en face - ceux qui te voient dans ton string panthère les soirs de pleine lune (si j'en crois un précédent post) et que tu zieutes avec envie...
D'ici là bonne bourre sur le palier !
Ecrit par : Ame follette | 03.09.2007
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