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02.11.2007
De la nécessité du portrait
Pour l'historienne que je suis, la quête des visages est essentielle. Il me semble inconcevable de chercher à faire revivre des êtres de parchemin, des morceaux de palimpsestes délicats et friables, qui n'existent qu'au travers de quelques lignes tracées à la plume, si on ne leur donne pas corps.
Pour faire de l'Histoire, il faut sentir, et il faut voir. Il faut cesser de l'aborder comme quelque chose d'impalpable, mais bien lui donner une consistance. Les personnages historiques, les grands comme les humbles anonymes, ont été. Ont vécu, transpiré, ri, souffert, lutté contre le temps, la misère, la mort.
Parfois, au cours de ses recherches dans des archives poussiéreuses, l'historien blasé qui ingurgite par centaines testaments et inventaires se voit soudainement arrêté dans sa quête effrenée de statistiques pour se sentir happé par l'humain. Parfois, au détour d'un parchemin chiffonné, il sent affleurer la personne. Il se prend à s'émouvoir de la délicatesse des dernières volontés de tel pauvre artisan qui cherche à léguer quelque chose au petit garçon qui prenait la peine de venir le ravitailler durant sa maladie. Il se prend à lui imaginer un visage, des yeux fatigués, des mains calleuses. Et puis il imagine cette femme qui souhaite être inhumée auprès de son premier mari, son seul amour, bien que son second époux lui ait prévu une sépulture auprès de lui. Il lui imagine une vie de regrets, de résignation, et des yeux délavés, des lèvres roses et pincées. Il se souvient alors qu'il fait un métier de chair et de sang.
C'est pourquoi j'ai besoin des portraits. Les portraits donnent une chair à des noms croisés ça et là au gré des documents empilés et stockés dans des boîtes. Quand vous ouvrez ces cartons, des milliers de vies vous sautent au visage. Et les portraits permettent alors de réaliser qu'elles étaient bien réelles. Nous sommes tellement habitués à vivre dans un monde d'images que ces tableaux et croquis nous paraissent n'être qu'une part de ce virtuel qui nous englobe.
Moi, je me plais à découvrir une étincelle dans les regards, et surtout à m'imaginer ces visages évoluant dans notre XXIe siècle. Cessant de voir la fourrure, les bonnets de velours, les gants satinés, les bijoux raffinés, j'examine la courbe des lèvres, le contour des joues, la ligne du nez, et je vois alors non plus un personnage mais bien un être humain.
Les peintres anglais (sous ce vocable, j'entends ceux qui ont travaillé en Angleterre) ont peut-être plus que les autres eu ce souci de réel. J'ai une tendresse particulière pour ce Thomas More d'Holbein, achevé en 1527 :

(Portrait of Thomas More par Hans Holbein, 1527, Frick Collection, New-York - image : http://www.lineandcolors.com)
A la même époque, les croquis des Clouet esquissent eux aussi des traits étonnamment actuels :


(Voir le catalogue de l'exposition Les Clouet de Catherine de Médicis, qui présente la collection de la reine, qui se plaisait à posséder des dessins des membres de sa famille comme de ses ennemis les plus acharnés).
12:40 Publié dans L'Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Histoire, peinture, portrait
Commentaires
J'aime ce que vous écrivez : au détour des mots se cache un corps, une tessiture, un esprit remué par des passions, des rides trop vite venues et cette fameuse lueur des yeux qui en dit tant sur le reste. Les lèvres enfin. J'ai appris avec le temps à lire les lèvres. Non pas sur les lèvres, car là les mots importent peu. Lire les lèvres est un exercice passionnant. Un peu comme si elles gardaient la trace des baisers qu'elles ont accueillis.
Joli aussi ce regard de Thomas More. Plongé dans le lointain. Vers un lieu qui n'existe pas ? Utopie ou a-topie ?
Ecrit par : Jean-Marc | 02.11.2007
Cher Jean-Marc, la finesse que vous mettez dans vos commentaires n'a d'égale que celle que vous distillez dans votre blog. J'aime vous lire, et je suis très touchée que vous me lisiez aussi.
Je vais apprendre à me détacher des regards pour lire les lèvres à mon tour et y découvrir des secrets amoureux.
Ecrit par : Elseneur | 16.11.2007

