30.05.2008

"Peupler notre solitude" (K.Gibran)

Aujourd'hui le web dégouline de profils et de pages personnelles où tout le monde affiche sans vergogne les photos de ses vacances, de ses beuveries, de sa classe de CM2, de son chien, de son gamin, et surtout la liste sans fin de ses amis virtuels.

[Je ne parle pas des blogs, qui font du web une véritable mosaïque humaine, mais de ces MySp*ce et autres F*cebook insipides]

C'est d'un narcissisme confondant et plutôt triste.

D'où vient ce besoin d'étaler tout ce qu'on est, ou plutôt tout ce qu'on veut montrer de soi, tout ce qu'on voudrait être ? De donner toute sa vie en pâture à tout le monde ? A des inconnus, à sa mère, à son patron, qui découvre soudain avec étonnement vos préférences sexuelles au détour d’un clic Internet ?

Ce qui me fait grincer des dents, c’est le vide derrière cette façade, régi par les plus sombres lois de l'égoïsme ambiant. Les gens qui s'écrivent des commentaires simplement pour faire de la pub pour leur propre site. Les "amis" qui viennent attirer de nouveaux lecteurs, des groupes qui glissent la date de leur prochain concert, des écrivains en herbe qui laissent l'adresse de leur blog où on pourra découvrir les premières pages de leur roman… Entre deux "lol", il n'y a pas grand chose de profondément amical là-dedans.

A présent, l’intérêt d’une personne se mesure à l’aune de sa liste d’amis virtuels. Plus ils sont exotiques ou célèbres, plus on est quelqu'un de génial, semble-t-il. On se courtise à coups de naming. On se montre, on se donne à voir, on s'affiche, on se crée une vie d'illusions parfaites et finalement on ne fait que masquer sa solitude. On est tout seul devant son ordinateur, à jongler avec des dizaines de noms et de visages. On a des vrais amis qui habitent trois rues plus loin, mais on leur parle par Internet toute la nuit. On laisse toujours un mot pour dire qu’on s’apprête à filer à une soirée excitante, on étale notre vie bien remplie, mais alors comment ça se fait qu’on a autant de temps pour remettre notre profil à jour, comment ça se fait qu’on arrive à se connecter quotidiennement ?

Il semble qu'on ne sache plus être bien seul avec nous-mêmes, que la solitude n'est pas socialement acceptable. On se recrée des sociabilités virtuelles, chacun isolé dans son petit appartement, chacun devant son écran. On se parle par commentaires de blogs interposés, on se dit par Internet ce qu'on ne sait pas dire les yeux dans les yeux. 

Bizarrement, moi, quand j'ai envie de parler à des amis, je les appelle, je les retrouve devant un café, je leur offre un bout de mon canapé et un verre de vin, je leur chante "joyeux anniversaire" au téléphone, je débarque chez eux avec des petits gâteaux ou une grosse pizza. J’aime entendre le son de leur rire, lire la complicité dans leur regard, sentir leur chaleur. J’aime qu’il n’y ait rien à demander, rien à échanger, pas de pub, que le plaisir d’être ensemble.

Et dire ça, aujourd'hui, semble délicieusement désuet.

27.05.2008

Histoires de chiens

"Plus je connais les hommes, plus j'aime mon chien". Quoi de meilleur, franchement, qu'un bon chien frétillant qui vous saute dessus avec ses pattes terreuses quand vous rentrez, pose ses babines baveuses sur votre avant-bras quand vous mangez, se couche sur vos pieds quand vous bouquinez, dévore vos chaussures neuves, laisse des poils sur votre canapé, terrorise le facteur...?

Chez nous, on aime les chiens, c'est de famille.

Ma grand-mère ne s'est-elle pas fâchée à mort avec son boucher qui a refusé de lui vendre du filet quand il a su que c'était pour le chien ? Qu'à cela ne tienne, elle a changé de boucher !

Au commencement était un chien, puisque sans lui mes parents ne se seraient jamais mariés, et je ne serais même pas là pour vous en parler. 

Et puis, il y a eu un boxer, qui a mangé le chapeau du curé le jour de mon baptême, c'est dire si ça me plaçait sous de bons auspices.

Qui a traversé la fenêtre de la voiture pour courser avec une belle vivacité un oncle qui avait osé me faire un sourire à travers la vitre, ramenant fièrement à mes pieds d'enfant le fond de son pantalon.

Et puis un gros berger allemand, qui dormait devant la porte de la chambre de ma petite soeur parce qu'elle faisait des cauchemars.

Et un bosron qui a dévoré les mollets d'un vilain pervers venu secourir ma grande soeur sur l'autoroute, lui proposant bien volontiers son aide en échange de quelque menu service. 

Et un petit Jack Russell qui a sauvé ma petite soeur de la dépression.

Et puis un petit chien tout plein de poils, avec l'arrière-train comme indépendant du reste du corps, et une bonne tête de berger, et une collection de balles de tennis.

Gageons que le paradis des chiens est plein de grands chênes, de reverbères, de balles de tennis et de chapeaux de curé.

12.10.2007

"Assieds-toi au bord de la rivière et, tôt ou tard, tu verras le cadavre de ton ennemi passer"

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21.09.2007

Jour de joie pour Monsieur Alf

Innoncente, légère mais non point court vêtue, je quittai ce matin mon appartement parisien pour rejoindre la section Assédic la plus proche afin de leur demander, bordel, pourquoi diable on me menace de me rayer des Assédic (alors que je n'ai encore rien touché) et on me réclame des papiers que j'ai déjà donnés de mes blanches mains il y a 15 jours à la dame de l'accueil, laquelle m'avait promis d'en prendre grand soin. Je me rendis donc en ce lieu de tristesse abandonné des dieux et des décorateurs d'intérieur pour demander à la jeune fille dépassée mais néanmoins souriante pourquoi diable, bordel, etc...

(réponse : elle ne sait pas)

Rentrant donc bredouille et maurigénant dans ma barbe inexistante, je découvris avec inquiétude que la porte d'entrée de l'immeuble était grande ouverte. Craignant d'abord que Monsieur Lanouille ait fait un malaise dans ses propres excréments, qu'il prend un malin plaisir à dissimuler derrière les pots de fleurs en plastique qui décorent l'entrée, je finis, rassurée sur ce point, par suivre les traces étranges qui essaimaient les escaliers. J'entendis des bruits d'activité frénétique au-dessus de ma tête et je découvris, bien sûr, que tout cela se passait sur mon palier du 5e étage. D'immenses cartons bloquaient une seule porte : la mienne.

Personne à l'horizon, et impossible de traîner ces maudits cartons sur plus d'un cm. J'hésitais entre hurler à la mort ou sonner rageusement chez les voisins (à ne faire qu'en cas d'extrême urgence) quand Monsieur Alf, encore lui, sortit tout guilleret de chez lui, vêtu en tout et pour tout d'une serviette de bain blanchâtre négligemment nouée autour de sa bedaine pleine de houblon fermenté, pour m'aviser qu'il changeait sa chaudière, laquelle se trouvait précisément dans le carton que j'étais en train de bourrer de coups de pied.

Il se proposa fort galamment de m'aider à déplacer les cartons, se fit très rapidement un bon tour de reins, transpira abondamment sur mon sac à main (enfin, mon gros sac tibétain en tissu fleuri, mais ça sonne moins bien), et disparut d'où il était venu dans un éclat de rire hystérique, tandis que j'en étais encore à prier sainte Rita pour que la serviette de bain ne se dénoue pas sous mes yeux horrifiés.

A l'heure où j'écris, les installateurs sont toujours là, perçant, cognant et faisant vibrer les murs : jour de joie pour Monsieur Alf qui imite tour à tour la perceuse, le marteau, le tuyau cognant contre la cloison, les essais d'allumage. Jour moins radieux pour moi qui ai du boulot, hein, quand même, et qui aimerait bien que cette foutue chaudière soit installée. Déjà que je prends comme un affront personnel que des gens dans l'immeuble aient une chaudière neuve quand la nôtre peut se mettre en grève à tout moment, comme elle aime à le faire quand les nuits se rafraîchissent...

03.09.2007

Monsieur Alf et des tomates au bord d'un lac

Dimanche matin. Monsieur Alf est dans tous ses états.

Tandis que le parisien stressé savoure une grasse matinée bien méritée (nous, donc), se raccrochant désespérément à des bribes de sommeil et des bouts de rêves en kaléidoscope, Monsieur Alf s'acharne à nous tirer de notre somnolence cotonneuse à coups de cognements répétés contre le mur, entrecoupés de halètements de mauvaise augure. De temps en temps, Madame Alf pousse un couinement d'encouragement.

Grâce à la miséricorde divine, nous finissons par émerger et par réaliser que les époux Alf ne sont pas en train de s'adonner à des plaisirs qui n'ont de coupables que le nom, mais bien en train d'entasser de gros cartons sur le palier. Lui, le cheveu coupé court derrière les oreilles, histoire de bien lui dégager les idées et de lui permettre de mieux entendre les bruits de la rue qu'il aime tant imiter, le torse glabre et pendouillant exposé aux regards des voisins pressés qui se ruent dans la cage d'escalier. Elle, les taches de rousseur à l'avenant sur son nez de vieille petite fille, sanglée dans son serre-tête, faisant des moulinets désespérés avec les bras pour désigner les derniers espaces libres sur le palier.

Nous nous regardons : lequel de nous deux va avoir le courage de s'extirper du lit et de l'appartement pour aller chercher les sacro-saints croissants dominicaux, et prendre ainsi le risque de se retrouver à découvert face à nos voisins ? C'est pas mon tour, aujourd'hui, j'ai droit à un sursis, dernier moment suspendu dans la chaleur de la couette. Derrière la porte, j'entends Monsieur Alf rire grassement en expliquant que non, ils ne déménagent pas, vous seriez trop contents, hein, les jeunes, non nous on est là depuis 31 ans maintenant, là on ne fait que descendre à la cave des choses dont on n'a pas besoin, que des livres vous comprenez, des trucs qu'on ne lira jamais et qui prennent la poussière sur les étagères, vous savez ce que c'est, quand on vit dans 30m².

C'est là que je me suis dit qu'il fallait partir, continuer à avancer, bouger, bouger, quitter cette Paris gloutonne qui enserre ses amoureux et les cloître dans de petits appartements moisis, aux carrelages pendouillants, aux murs fissurés, aux voisins rendus fous d'ennui, pour ne pas se retrouver un jour à dire des phrases de type "ça fait 31 ans qu'on vit dans ce 30m², juste sous les poivrots, et juste au-dessus du pervers scato". Envie de dire "vous nous trouverez facilement, on est la petite baraque en bois rouge, juste au bord du lac, celle avec des plants de tomates et une petite barque déglinguée". Ben oui, voilà comment Monsieur Alf torse nu m'amène à fantasmer sur des plants de tomates, les raccourcis de la vie sont bien souvent imprévisibles, et c'est tant mieux. 

11.05.2007

La blague du jour : il était une fois un fournisseur d'accès internet honnête (ah ah, n'importe quoi)

Bon, puisqu'il y a peu, sous l'effet d'un agacement certain contre les goûts musicaux improbables de Monsieur Alf, je vous parlais de cette chère A***, laissez-moi vous conter ma triste histoire, même si l'expérience prouve qu' à peu près tous les gens susceptibles de me lire ont la même.

Lorsque j'étais jeune, belle et célibataire, je vivais dans un appartement (avec baignoire), avec une ligne téléphonique qui passait par l'opérateur C***, et puis un modem internet pris chez T****.

Commençons, si vous le voulez bien, par C***. Lorsque je m'installe avec mon amoureux (avec douche), j'appelle C*** pour résilier mon abonnement. "Votre résiliation est enregistrée, Madame, envoyez-nous simplement un recommandé pour confirmer". J'envoie ledit recommandé, avec une belle lettre bien tournée dont j'ai le secret. Deux mois plus tard, mon relevé de banque m'indique noir sur blanc que C*** continue à me débiter mon abonnement. Je les appelle. Une fois, deux fois, trois fois... puiqu'au bout de 30 minutes, l'appel est automatiquement raccroché, même si on n'a toujours pas pu parler à un conseiller. Cinquième fois, le conseiller en question, après m'avoir fait parler assez longtemps pour que ça me coûte le prix d'une opération mammaire, m'annonce qu'il me faudra rappeler à 20h, quand la personne chargée de mon cas sera là. 20h, je rappelle, une fois, deux fois, etc... 21h30, la personne en question me passe une autre personne, puis une autre personne, et enfin une troisième qui a une illumination : "oui, nous avons reçu votre recommandé il y a deux mois, mais on ne l'avait pas encore enregistré dans l'ordinateur". On me jure que je serai remboursée.

Deux mois plus tard, je découvre une lettre de C*** m'informant que les 25 euros qu'ils me doivent me seront remboursés, mais comme je suis censée leur devoir 31 euros de frais de résiliation (aucune trace de ce genre de frais dans mon contrat), ils vont me débiter 6 euros supplémentaires.

Que vouliez-vous que je fasse pour 31 euros ? J'ai dépensé le double en hot line... J'ai laissé tombé.

C'est là qu'intervient A***. La charmante blondinette a racheté T*** mon fournisseur internet. Et me demande donc 30 euros de frais de résiliation, alors même que mon contrat avec T*** stipulait que je pouvais partir sans frais à tout moment. Mais comme A*** est injoignable, et que la musique du répondeur finit par me coller une migraine et un fort potentiel dépressif (et un trou dans mon compte en banque), je laisse tomber là aussi.

Ce que font tous les gens, finalement, laisser tomber au bout d'un moment, on ne va pas prendre un avocat pour 30 euros, de toute façon qui sait comment prendre un avocat ? Et là, j'ai une pensée pour ma copine Paloma qui a bien reçu un modem il y a 13 mois, mais il n'a jamais marché, ce qui n'empêche pas cette chère A*** de lui débiter de l'argent tous les mois. Et comme sa ligne ADSL est bloquée par A***, impossible de toute façon, de demander internet chez quelqu'un d'autre.

Une soirée ordinaire dans un immeuble extraordinaire

Monsieur Alf écoute Stone et Charden, c'est printanier, c'est gai, c'est fleuri, c'est made in Normandie, ça détend, quoi.

Madame Alf, vieille petite fille pesant 35 kilos, avec taches de rousseur, jupe plissée marine, serre-tête et grosse voix rauque, entonne gaiement les refrains tandis que Monsieur Alf, ayant visiblement des soucis avec son téléphone (serait-ce encore la faute d'A****, la blondasse qui ferait mieux de répondre à la hot line au lieu de trimballer ses grandes jambes dans des pubs affligeantes, ça nous coûterait moins cher et on aurait peut-être des chances de voir notre internet marcher un de ces jours, mais ceci est une autre histoire, bien plus personnelle, entre A**** et moi), Monsieur Alf, disais-je, hurle des "allô ??" gutturaux à une telle cadence que j'ai arrêté de les compter en arrivant à 43.

 

Voilà, sans compter l'odeur d'huile brûlée sur le palier, qui s'insinue tranquillement sous ma porte d'entrée, à quoi ressemble une journée de travail somme toute ordinaire dans mon appartement parisien. Cependant, malgré Stone, malgré Charden, malgré Madame Alf, je m'estime heureuse car aujourd'hui Monsieur Lanouille n'a pas fait pipi sur son paillasson, et c'est déjà un soulagement en soi.

 

Et puis, il est 19h, Madame Paolo ne va pas tarder à préparer un petit plat italien qui fleurera bon les soirs d'été sous les cyprès et le chianti "frouité" comme dirait quelqu'un que je connais, et ça ira mieux.

 

Et puis mon amoureux va rentrer et on ira manger les meilleurs pâtés impériaux de tout Paris, tout frais et croustillants, bourrés de coriandre, et ce sera un drôlement bon début de week-end.

20.03.2007

Du plaisir de vivre dans un immeuble parisien

Ah les nouveaux voisins ont un charme certain. Surtout ceux des autres. Car nous, nous vivons avec Monsieur Paolo, charmant, mais aussi avec Monsieur Alf, plus caustique, et Monsieur Lanouille, plus...spécial comme son nom l'indique, et les nouveaux venus, surnommés gaiement "les tuberculeux du 6e étage".

Monsieur Lanouille est, déjà, pour commencer, avant toute chose, affublé d'un nom pas vraiment facile à porter mais qui, curieusement, lui sied comme un gant.

Monsieur Lanouille erre dans les couloirs, les teint fané, jauni par l'air vicié qui emplit son appartement, et par effet ricochet, le palier du 4e étage (et du 5e, quand les vents sont favorables).

Monsieur Lanouille me salue d'une courbette odorante quand je le croise dans l'escalier, qu'il arpente toute la journée sans but  bien défini.

Monsieur Lanouille est très susceptible, et s'imagine que c'est lui que Monsieur Alf siffle joyeusement le matinen allant acheter son pain, alors que nous savons tous qu'il s'adresse à son chien fantôme, Rex.

Quand à ceux que peu charitablement nous nommons "les tuberculeux du 6e étage", ils doivent leur surnom à leur chef et grand manitou, qui crache des glaires intergalactiques sur le palier de manière plus que bruyante (idéal quand on relit "les Hauts de Hurlevent", sinon, non) à peu près 12 heures sur 24, puisque le reste du temps (la nuit, donc), lui et ses fidèles déplacent leurs meubles.

Quand on pense au prix du loyer parisien, ajouté à celui d'un paquet de boules Quiès par semaine, plus celui de l'électricité consommée à chauffer de l'eau pour pouvoir se laver lors des fréquentes grèves de la chaudière, et celui des gros pulls qu'on achète pour contrer les courants d'air des fenêtres sans double vitrage, ça commence à chiffrer, pour le bénéfice minimal qu'on en retire.

Je précise aux lecteurs ébahis qui auraient la chance de vivre dans un appartement confortable, que je ne vis pas dans un affreux squat mais dans un joli immeuble propret (d'extérieur) dans une petite rue calme dans un quartier sympa.

27.02.2007

Monsieur Alf

Monsieur Alf est un curieux personnage, qui nous intrigue beaucoup.

 

Parfois, quand les jours s’étirent sans fin, que le temps s’écoule trop lentement, et qu’on se cherche une occupation pas trop éprouvante intellectuellement parlant, on s’amuse à deviner quel peut bien être son métier.

Parfois, nous sommes très imaginatifs.

 

Parfois, nous pensons que Monsieur Alf ne travaille pas, car il est presque tout le temps à la maison à se projeter des rétrospectives Louis de Funès.

 

Parfois, nous pensons que Monsieur Alf élève un alligator (selon moi) ou un boa constrictor (selon mon amoureux) dans une baignoire clandestine qui serait située dans la chambre de bonne au-dessus de chez nous. Car Monsieur Alf monte parfois à l’étage supérieur vêtu d’un simple peignoir grisâtre, et pendant quelques heures on entend alors des crissements semblables à ceux du fond d’une baignoire dans laquelle on glisse. Et cela peut arriver à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, d’où notre théorie de l’animal sauvage, peut-être élevé à des fins de combats clandestins entre alligators importés devenus neurasthéniques sous l’effet du climat parisien.

 

A moins que Monsieur Alf ne fabrique des nems et autres sushis à la couleur douteuse dans la fameuse et mystérieuse baignoire, qu’il glisse ensuite en douce sous son peignoir trop grand et revend sous le manteau (si je puis dire…) à des parisiens au regard vitreux trop épuisés par le RER pour avoir la force de cuisiner.

 

Parfois, nous imaginons que Monsieur Alf est bruiteur pour des films d’action à petit budget car il fait très bien le propriétaire d’un chien fantôme qu’il siffle parfois compulsivement dans les couloirs, mais aussi la sirène du camion de pompier qu’il reproduit de manière bien différente de la sirène du camion de policiers.

 

Monsieur Alf imite aussi à merveille la sonnerie du téléphone, c’est à s’y méprendre.

 

Dans les mauvais jours, quand nous sommes fatigués, nous en venons à penser que Monsieur Alf est un peu timbré. Mais dans les bons jours, particulièrement ceux où une bouteille de vin a été ouverte, nous mesurons la chance que nous avons d’avoir un voisin si différent de tous les autres voisins de nos amis, qui alimente des conversations sans fin et nous rend drôlement intéressants.

18.05.2006

Monsieur Paolo

M. Paolo est notre voisin de palier.
M. Paolo a l’œil noir et farouche, enfoncé dans un petit visage blême (le teint parisien, sans nul doute).
Un regard de corsaire, un regard qui sent le vent sec qui emmêle les cheveux, la tourbe qui colle à la peau, le soleil qui burine les traits.
M. Paolo s’appelle ainsi parce que lorsque s'élève dans le couloir son accent rocailleux qui fleure bon la Sicile, Paolo Conte se met à chanter dans notre tête.
M. Paolo descend tous les matins, au lever du soleil, chercher du pain.
Et chaque matin à son retour, il sonne chez lui, pour que sa femme lui ouvre la porte.

Car M. Paolo ne prend jamais les clés.

C’est là toute la grandeur de la stratégie amoureuse de Mme Paolo : chaque jour, son fier époux sonne humblement à la porte, et chaque jour il craint, le temps d’un millième de seconde ô combien poignant, qu’aujourd’hui elle refuse d’ouvrir.
Mme Paolo est une déesse de la séduction, une prêtresse du désir amoureux.
M. Paolo doit déployer chaque jour des trésors de tendresse pour s’assurer qu’elle lui ouvrira encore la porte le lendemain.
Mme Paolo se résume à une voix qui, inlassablement, chaque matin, répond au coup de sonnette conjugal par un "qui c’est ?" chevrotant et vaguement inquiet (ah, le bonheur d’être chaque jour surprise !) avant de tourner le verrou d’un claquement sec et précis.
Mme Paolo vit sur une chaise derrière la porte, la main vissée à la serrure : elle ouvre, elle referme. Clac. Clac.
Mme Paolo ne sort que le dimanche matin, engoncée dans sa plus belle fourrure, du violet jusqu’au sourcil, pour remercier le Créateur de sa félicité conjugale.