23.08.2008

Les quatre femmes de Dieu

2767af53bf56d55bde6f6dea2d7f5433.jpgAu détour de la rédaction d'un article, me voilà amenée à relire l'ouvrage édifiant de Guy Bechtel sur la "misogynie ecclésiastique" qui sévit depuis les premiers temps du Christianisme jusqu'à nos jours.b3f31e6fb2b9596d8a5a05263fc2539a.jpg
 
Contrairement aux idées reçues, la valorisation de Marie n'a pas eu pour effet de glorifier les femmes à travers leur rôle de mère. Au contraire, l'impossibilité de concilier maternité et viriginité n'a fait que rejeter les mères aux confins du chemin du salut. Voilà donc les femmes réparties en quatre catégories, la putain, la sorcière, l'imbécile, et la sainte, qui, contre toute attente, n'est pas forcément mieux perçue par une institution qui se méfie de celles qui sortent du troupeau pour chercher une forme d'expression personnelle.
 
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Un livre à (re)lire absolument, indispensable.
 
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Guy BECHTEL, Les quatre femmes de Dieu. La putain, la sorcière, la sainte & Bécassine, Plon.
 
 
 
 
 

18.06.2008

Jeanne d'Arc et Jaurès sont dans un bateau

Bon, bon, j'en ai déjà parlé chez Pétronille, on va finir par me prendre pour une pasionaria de la cause historique, mais je ne peux pas renier ma formation, et je ne peux pas m'empêcher de m'interroger sur la légitimité d'un Président quant à la mise en avant de figures historiques réinterprétées en fonction des besoins de "la cause" (comme dirait Scarlett O'Hara, mais c'est un autre débat).
 
L'historienne en moi frémit (et se tire au Québec, c'est dire).
Et conseille la lecture de Laurence de Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt et Sophie Wahnich, Comment Nicolas Sarkozy écrit l'Histoire, Agone, 2008.
 
A voir en préambule, la table des matières, la revue de presse et les interviews des auteurs ICI. 

01.03.2008

'Tis bitter cold

La Bible de tout amateur de Shakespeare qui se respecte (la mienne en tout cas) reste le bouquin tout jauni de Tillyard* sur les représentations du monde à l’âge élisabéthain. La musique des sphères, la notion de Fortune (ah, « Fortune is a strumpet », ce n’est pas moi qui dirai le contraire), la place de l’homme au sein de l’univers, tout est excellemment étudié. Et comme ma citation shakespearienne préférée entre toutes, probablement, reste la réplique d’Horatio « ‘tis bitter cold and I am sick at heart », je ne résiste pas au plaisir de citer ce cher E.M.W Tillyard sur la théorie des humeurs chère à la Renaissance, qui a probablement coûté la vie à un certain nombre de patients saignés à blanc par des médecins zélés. Car les traducteurs français nous pondent un laconique « il fait grand froid et j’en ai mal au cœur », restreignant par là tous les possibles contenus dans cette simple phrase. Si Horatio a mal au cœur, ce n’est pas une allusion à une digestion difficile, mais bien à cette fameuse théorie des humeurs.

 

On considère que la nourriture, essentielle à la vie humaine, est composée des quatre éléments, terre, air, feu et eau. En étant assimilée par l’organisme, elle se décompose dans le corps en quatre substances liquides : les humeurs. Elles sont au sein du corps humain l’écho de ces quatre éléments, puisque l’homme est en tout le microcosme parfait du macrocosme de l’univers. Tillyard rend compte de ce parallèle dans le tableau suivant :

Elément       Humeur         Qualité

Terre           Mélancolie    Froid et sec

Eau             Phlegme      Froid et humide

Air               Sang          Chaud et humide

Feu             Bile             Chaud et sec 

 

Ces quatre humeurs génèrent l’énergie vitale de l’être humain et doivent évidemment être équilibrées au sein de l’homme, comme elles le sont dans l’univers. Si l’une d’entre elles domine, l’homme est déséquilibré, et devient colérique, ou mélancolique... et sujet à diverses maladies.

 

Chez Horatio, c’est la mélancolie qui domine. Et cette simple réplique permet en fait de poser dès la première scène du premier acte le problème central de toute la pièce, celui de l’identité, dont le cœur est le siège. Toute la pièce est un questionnement sur l’identité, sur ce qui définit un être humain, et tout cela est contenu dans cette allusion à la mélancolie d’Horatio. J’aime alors à citer oncle Victor (d’obscurs généalogistes ayant réussi à le raccrocher à une brindille de l’arbre familial) qui voit dans Hamlet l’œuvre capitale de Shakespeare, tandis que Mallarmé la décrit avec raison, je pense, comme « la pièce que je crois celle par excellence ».

 

Tout cela n'engageant bien évidemment que moi... 

 

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* E.M.W. TILLYARD, The Elizabethan World Picture, London, Pimlico, réed. 1998 (1e éd. 1943).

02.11.2007

De la nécessité du portrait

Pour l'historienne que je suis, la quête des visages est essentielle. Il me semble inconcevable de chercher à faire revivre des êtres de parchemin, des morceaux de palimpsestes délicats et friables, qui n'existent qu'au travers de quelques lignes tracées à la plume, si on ne leur donne pas corps.

Pour faire de l'Histoire, il faut sentir, et il faut voir. Il faut cesser de l'aborder comme quelque chose d'impalpable, mais bien lui donner une consistance. Les personnages historiques, les grands comme les humbles anonymes, ont été. Ont vécu, transpiré, ri, souffert, lutté contre le temps, la misère, la mort.

Parfois, au cours de ses recherches dans des archives poussiéreuses, l'historien blasé qui ingurgite par centaines testaments et inventaires se voit soudainement arrêté dans sa quête effrenée de statistiques pour se sentir happé par l'humain. Parfois, au détour d'un parchemin chiffonné, il sent affleurer la personne. Il se prend à s'émouvoir de la délicatesse des dernières volontés de tel pauvre artisan qui cherche à léguer quelque chose au petit garçon qui prenait la peine de venir le ravitailler durant sa maladie. Il se prend à lui imaginer un visage, des yeux fatigués, des mains calleuses. Et puis il imagine cette femme qui souhaite être inhumée auprès de son premier mari, son seul amour, bien que son second époux lui ait prévu une sépulture auprès de lui. Il lui imagine une vie de regrets, de résignation, et des yeux délavés, des lèvres roses et pincées. Il se souvient alors qu'il fait un métier de chair et de sang.

C'est pourquoi j'ai besoin des portraits. Les portraits donnent une chair à des noms croisés ça et là au gré des documents empilés et stockés dans des boîtes. Quand vous ouvrez ces cartons, des milliers de vies vous sautent au visage. Et les portraits permettent alors de réaliser qu'elles étaient bien réelles. Nous sommes tellement habitués à vivre dans un monde d'images que ces tableaux et croquis nous paraissent n'être qu'une part de ce virtuel qui nous englobe.

Moi, je me plais à découvrir une étincelle dans les regards, et surtout à m'imaginer ces visages évoluant dans notre XXIe siècle. Cessant de voir la fourrure, les bonnets de velours, les gants satinés, les bijoux raffinés, j'examine la courbe des lèvres, le contour des joues, la ligne du nez, et je vois alors non plus un personnage mais bien un être humain.

Les peintres anglais (sous ce vocable, j'entends ceux qui ont travaillé en Angleterre) ont peut-être plus que les autres eu ce souci de réel. J'ai une tendresse particulière pour ce Thomas More d'Holbein, achevé en 1527 :

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(Portrait of Thomas More par Hans Holbein, 1527, Frick Collection, New-York - image : http://www.lineandcolors.com)

 

 

A la même époque, les croquis des Clouet esquissent eux aussi des traits étonnamment actuels :

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(Voir le catalogue de l'exposition Les Clouet de Catherine de Médicis, qui présente la collection de la reine, qui se plaisait à posséder des dessins des membres de sa famille comme de ses ennemis les plus acharnés).