01.03.2008
'Tis bitter cold
La Bible de tout amateur de Shakespeare qui se respecte (la mienne en tout cas) reste le bouquin tout jauni de Tillyard* sur les représentations du monde à l’âge élisabéthain. La musique des sphères, la notion de Fortune (ah, « Fortune is a strumpet », ce n’est pas moi qui dirai le contraire), la place de l’homme au sein de l’univers, tout est excellemment étudié. Et comme ma citation shakespearienne préférée entre toutes, probablement, reste la réplique d’Horatio « ‘tis bitter cold and I am sick at heart », je ne résiste pas au plaisir de citer ce cher E.M.W Tillyard sur la théorie des humeurs chère à la Renaissance, qui a probablement coûté la vie à un certain nombre de patients saignés à blanc par des médecins zélés. Car les traducteurs français nous pondent un laconique « il fait grand froid et j’en ai mal au cœur », restreignant par là tous les possibles contenus dans cette simple phrase. Si Horatio a mal au cœur, ce n’est pas une allusion à une digestion difficile, mais bien à cette fameuse théorie des humeurs.
On considère que la nourriture, essentielle à la vie humaine, est composée des quatre éléments, terre, air, feu et eau. En étant assimilée par l’organisme, elle se décompose dans le corps en quatre substances liquides : les humeurs. Elles sont au sein du corps humain l’écho de ces quatre éléments, puisque l’homme est en tout le microcosme parfait du macrocosme de l’univers. Tillyard rend compte de ce parallèle dans le tableau suivant :
Elément Humeur Qualité
Terre Mélancolie Froid et sec
Eau Phlegme Froid et humide
Air Sang Chaud et humide
Feu Bile Chaud et sec
Ces quatre humeurs génèrent l’énergie vitale de l’être humain et doivent évidemment être équilibrées au sein de l’homme, comme elles le sont dans l’univers. Si l’une d’entre elles domine, l’homme est déséquilibré, et devient colérique, ou mélancolique... et sujet à diverses maladies.
Chez Horatio, c’est la mélancolie qui domine. Et cette simple réplique permet en fait de poser dès la première scène du premier acte le problème central de toute la pièce, celui de l’identité, dont le cœur est le siège. Toute la pièce est un questionnement sur l’identité, sur ce qui définit un être humain, et tout cela est contenu dans cette allusion à la mélancolie d’Horatio. J’aime alors à citer oncle Victor (d’obscurs généalogistes ayant réussi à le raccrocher à une brindille de l’arbre familial) qui voit dans Hamlet l’œuvre capitale de Shakespeare, tandis que Mallarmé la décrit avec raison, je pense, comme « la pièce que je crois celle par excellence ».
Tout cela n'engageant bien évidemment que moi...

* E.M.W. TILLYARD, The Elizabethan World Picture, London, Pimlico, réed. 1998 (1e éd. 1943).
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