23.08.2008

Les quatre femmes de Dieu

2767af53bf56d55bde6f6dea2d7f5433.jpgAu détour de la rédaction d'un article, me voilà amenée à relire l'ouvrage édifiant de Guy Bechtel sur la "misogynie ecclésiastique" qui sévit depuis les premiers temps du Christianisme jusqu'à nos jours.b3f31e6fb2b9596d8a5a05263fc2539a.jpg
 
Contrairement aux idées reçues, la valorisation de Marie n'a pas eu pour effet de glorifier les femmes à travers leur rôle de mère. Au contraire, l'impossibilité de concilier maternité et viriginité n'a fait que rejeter les mères aux confins du chemin du salut. Voilà donc les femmes réparties en quatre catégories, la putain, la sorcière, l'imbécile, et la sainte, qui, contre toute attente, n'est pas forcément mieux perçue par une institution qui se méfie de celles qui sortent du troupeau pour chercher une forme d'expression personnelle.
 
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Un livre à (re)lire absolument, indispensable.
 
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Guy BECHTEL, Les quatre femmes de Dieu. La putain, la sorcière, la sainte & Bécassine, Plon.
 
 
 
 
 

18.06.2008

"Raggiandomi d'un riso / Tal che nel fuoco faria l'uom felice"

S'il est une femme que la plume d'un poète a transfigurée, c'est bien Beatrice. Muse sans même le savoir, son statut de mortelle a été transcendé par la grâce de Dante qui en fait l'incarnation de la Sagesse divine. C'est elle qui envoie Virgile secourir le poète pris au piège de la "selva oscura". Plus tard, Dante quitte son guide pour suivre Beatrice à travers les neuf cieux jusqu'à l'Empyrée : il laisse ainsi derrière lui les passions matérielles pour avancer avec elle vers l'illumination philosophique et divine.

 

On sait peu de choses de la vraie Beatrice, ou Brice Portinari (1266-1290), si ce n'est que Dante la croisa probablement deux fois : d'abord, enfant, à l'église (la légende veut qu'il tombe fou amoureux d'elle à ce moment-là) puis neuf ans plus tard au détour d'une ruelle florentine.

 

L'amoureux de Florence n'a pu omettre de laisser ses pas le guider sous un joli porche ombragé, jusqu'à la petite église de Santa Margherita de' Cerchi, dite d'ailleurs "Chiesa di Dante", où la fameuse rencontre eut lieu, et où Beatrice se maria, puis fut inhumée. Sa tombe est nichée dans la fraîcheur de ce lieu sombre et réellement émouvant par sa gracieuse simplicité.

 

Dante a fait de cette femme à peine entrevue un idéal de beauté, de vertu et de sagesse, l'ange gardien salvateur de l'homme égaré dans les méandres de la vie terrestre, cette forêt obscure où il est si aisé de se perdre. Il n'en faut pas plus pour que les Préraphaélites s'emparent de l'image de Beatrice, comme ils l'ont fait de tant d'autres héroïnes mythologiques ou littéraires, à commencer par Ophélie. 

 

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Henri Holiday réinvente la rencontre du poète et de sa muse aux abords du Ponte Vecchio, une image que tout visiteur de Florence a trouvé au-dessus de son lit ou au détour de quelque couloir d'hôtel. Rossetti (Dante de son prénom) lui donne les traits de la femme aimée et perdue, Elizabeth Siddal, dont la beauté mystique sublime leur amour par-delà la mort.  

 

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L'Italie a bien sûr récupéré Dante, lequel, en réalisant la première somme poétique en langue vulgaire quand le latin restait le maître incontesté de la littérature, a fait don de sa langue à la nation unifiée dont il est devenu le lieu de mémoire.

Détail amusant : lorsqu'elle apparaît au poète aux portes du Paradis, Beatrice a "les épaules couvertes d'un manteau vert / elle était vêtue d'une draperie couleur de flamme ardente / un voile blanc et une couronne d'olivier ornaient encore sa tête" (Purgatoire, XXX, 22) : un vert, un rouge et un blanc annonciateurs...

Des couleurs que William Blake conserve scrupuleusement lorsqu'il représente cette apparition. Elles symbolisent les trois vertus théologales incarnées en Beatrice, par lesquels s'ouvre l'accès à Dieu : l'Espoir, la Charité, et la Foi. 

 

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A voir, une toute récente édition de la Divine Comédie, illustrée par Botticelli himself, qui y consacra 15 années de sa vie (Editions Diane Selliers, "La petite collection", 2008).

01.03.2008

'Tis bitter cold

La Bible de tout amateur de Shakespeare qui se respecte (la mienne en tout cas) reste le bouquin tout jauni de Tillyard* sur les représentations du monde à l’âge élisabéthain. La musique des sphères, la notion de Fortune (ah, « Fortune is a strumpet », ce n’est pas moi qui dirai le contraire), la place de l’homme au sein de l’univers, tout est excellemment étudié. Et comme ma citation shakespearienne préférée entre toutes, probablement, reste la réplique d’Horatio « ‘tis bitter cold and I am sick at heart », je ne résiste pas au plaisir de citer ce cher E.M.W Tillyard sur la théorie des humeurs chère à la Renaissance, qui a probablement coûté la vie à un certain nombre de patients saignés à blanc par des médecins zélés. Car les traducteurs français nous pondent un laconique « il fait grand froid et j’en ai mal au cœur », restreignant par là tous les possibles contenus dans cette simple phrase. Si Horatio a mal au cœur, ce n’est pas une allusion à une digestion difficile, mais bien à cette fameuse théorie des humeurs.

 

On considère que la nourriture, essentielle à la vie humaine, est composée des quatre éléments, terre, air, feu et eau. En étant assimilée par l’organisme, elle se décompose dans le corps en quatre substances liquides : les humeurs. Elles sont au sein du corps humain l’écho de ces quatre éléments, puisque l’homme est en tout le microcosme parfait du macrocosme de l’univers. Tillyard rend compte de ce parallèle dans le tableau suivant :

Elément       Humeur         Qualité

Terre           Mélancolie    Froid et sec

Eau             Phlegme      Froid et humide

Air               Sang          Chaud et humide

Feu             Bile             Chaud et sec 

 

Ces quatre humeurs génèrent l’énergie vitale de l’être humain et doivent évidemment être équilibrées au sein de l’homme, comme elles le sont dans l’univers. Si l’une d’entre elles domine, l’homme est déséquilibré, et devient colérique, ou mélancolique... et sujet à diverses maladies.

 

Chez Horatio, c’est la mélancolie qui domine. Et cette simple réplique permet en fait de poser dès la première scène du premier acte le problème central de toute la pièce, celui de l’identité, dont le cœur est le siège. Toute la pièce est un questionnement sur l’identité, sur ce qui définit un être humain, et tout cela est contenu dans cette allusion à la mélancolie d’Horatio. J’aime alors à citer oncle Victor (d’obscurs généalogistes ayant réussi à le raccrocher à une brindille de l’arbre familial) qui voit dans Hamlet l’œuvre capitale de Shakespeare, tandis que Mallarmé la décrit avec raison, je pense, comme « la pièce que je crois celle par excellence ».

 

Tout cela n'engageant bien évidemment que moi... 

 

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* E.M.W. TILLYARD, The Elizabethan World Picture, London, Pimlico, réed. 1998 (1e éd. 1943).

11.10.2007

Juste en passant

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 "The truth is not always beauty ; but the hunger for it is"

Nadine Gordimer

30.08.2007

Inferno

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Lasciate ogne speranza,

voi ch'intrate

Dante Alighieri

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gravure sur verre de John Hutton

29.08.2007

Shakespeare dans le texte

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"I know myself now, and I feel within me
A peace above all earthly dignities,
A still and quiet conscience."

Wolsey, Henry VIII, III, 2

 

27.08.2007

Des bras de femmes...

"Il y a des bras de femmes qui sont des lieux d'exil,

et d'autres qui sont la terre natale"

Amin Maalouf 

 


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31.07.2007

Bad dreams

c1e42632159a0245810d169f806fcf65.jpg"O God I could be bounded in a nutshell

and count myself a king of infinite spaces -

were it not I had bad dreams"

Hamlet, II, 2.

18.06.2007

Zibaldone

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Photos de Giacomelli et poésie de Leopardi se sont répondues il y a deux ans dans une superbe exposition présentée à la BNF. La preuve, s'il en fallait une, que la poésie italienne ne s'est pas arrêtée à Dante, loin de là.

Non gli uomini solamente, ma il genere umano fu, e sarà sempre, infelice di necessità. Non il genere umano solamente, ma tutti gli animali. Non gli animali soltanto ma tutti gli altri esseri a loro modo. Non gli individui, ma le specie, i generi, i regni, i globi, i sistemi, i mondi.

Entrate in un giardino di piante, d'erbe, di fiori. Sia pur quanto volete ridente. Sia nella più mite stagione dell'anno. Voi non potete volger lo sguardo in nessuna parte che voi non vi troviate del patimento. Tutta quella famiglia di vegetali è in istato di souffrance, qual individuo più, qual meno. Là quella rosa è offesa dal sole, che gli ha dato la vita ; si corruga, langue, appassisce. Là quel giglio è succhiato crudelmente da un’ape, nelle sue parti più sensibili, più vitali. Il dolce mele non si fabbrica dalle industriose, pazienti, buone, virtuose api senza indicibili tormenti di quelle fibre delicatissime, senza strage spietata di teneri fiorellini.

Quell’albero è infestato da un formicaio, quell’altro da bruchi, da mosche, da lumache, da zanzare; questo è ferito nella scorza e cruciato dall’aria o dal sole che penetra nella piaga; quello è offeso nel tronco, o nelle radici ; quell’altro ha foglie più secche; quest’altro è roso, morsicato nei fiori; quello trafitto, punzecchiato nei frutti. Quella pianta ha troppo caldo, questa troppo fresco; troppa luce, troppa ombra; troppo umido, l’altra non trova dove appoggiarsi, o si affatica e stenta per arrivarvi. In tutto il giardino tu non trovi una pianticella sola in istato di sanità perfetta. Qua un ramicello è rotto o dal vento o dal suo proprio peso ; là un zeffiretto va stracciando un fiore, vola con un brano, un filamento, una foglia, una parte viva di questa o quella pianta, staccata e strappata via. Intanto tu strazi le erbe co’ tuoi passi; le stritoli, le ammacchi, ne spremi il sangue, le rompi, le uccidi. Quella donzelletta sensibile e gentile, va dolcemente sterpando e infrangendo steli. Il giardiniere va saggiamente troncando, tagliando membra sensibili, colle unghie, col ferro.

Certamente queste piante vivono ; alcune perchè le loro infermità non sono mortali, altre perchè ancora con malattie mortali, le piante, e gli animali altresi, possono durare a vivere qualche poco di tempo. Lo spettacolo di tanta copia di vita all’entrare in questo giardino ci rallegra l’anima, e di qui è che questo che ci appare essere un soggiorno di gioia. Ma in verità questa vita è trista e infelice, ogni giardino è quasi un vasto ospitale (luogo ben più deplorabile che un cemeterio), e se questi esseri sentono o, vogliamo dire, sentissero, certo è che il non essere sarebbe per loro assai meglio che l’essere.

Bologna, 19 e 22 aprile 1826

Giacomo Leopardi.

15.06.2007

Sweets for my Swift

Aujourd'hui j'ai envie de vous donner envie de Swift, et n'allez pas me dire que Gulliver c'est juste bon pour les gamins, hein, surtout ? Swift (1667-1745), c'est le pape de l'humour noir, le prince de l'ironie irrévérencieuse, l'écrivain satirique par excellence, on aimerait bien trouver la même chose chez les français à la même époque, hum ?

medium_swiftnb.jpgSwift, c'est un irlandais, un irlandais qui voit son pays réduit au servage et dévasté par les anglais tandis que les enfants en guenilles crèvent de faim dans les rues. Alors, pour dénoncer l'état terrible dans lequel se trouve son Irlande natale, il commet ce petit bijou, Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d'être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public.

Si les enfants irlandais meurent de faim, mendient et volent, c'est parce qu'ils sont trop nombreux, forcément avec ces catholiques qui ne peuvent s'empêcher de se reproduire, hum ? Alors que faire de tous ces enfants ? Simple, répond l'auteur : il suffit de les manger. Ainsi, ils ne seront plus une charge pour leur pays et seront utiles à la société (anglaise, vous l'aurez compris).

La chair de nourrisson sera plus abondante en mars car "un auteur sérieux, un éminent médecin français, nous assure que grâce aux effets prolifiques du régime à base de poisson, il naît, neuf mois environ après le Carême, plus d'enfants dans les pays catholiques qu'en toute saison". Ainsi, manger les enfants irlandais "aura l'avantage supplémentaire de réduire le nombre de papistes parmi nous".

Voilà une solution qui permettrait de "voir naître une saine émulation chez les femmes mariées - à celle qui apportera au marché le bébé le plus gras - les hommes deviendraient aussi attentionnés envers leurs épouses, durant le temps de leur grossesse, qu'ils le sont envers leurs juments ou leurs vaches pleines...et la crainte d'une fausse couche les empêcherait de distribuer (ainsi qu'ils le font trop fréquemment) coups de poing ou de pied".

A ceux qui voudraient également se débarrasser des vieux Irlandais malades et infirmes mais ne savent pas comment faire, l'auteur propose une solution d'une simplicité confondante : il suffit d'attendre "car il est bien connu que chaque jour apporte son lot de mort et de corruption, par le froid, la faim, la crasse et la vermine, à un rythme aussi rapide qu'on peut raisonnablement l'espérer".

Et n'oublions pas que tout cela peut être exécuté directement par les Irlandais eux-mêmes : ainsi "nous ne courrons pas le moindre risque de mécontenter l'Angleterre. Car ce type de produit ne peut être exporté, la viande d'enfant étant trop tendre pour supporter un long séjour dans le sel, encore que je pourrais nommer un pays qui se ferait un plaisir de dévorer notre nation, même sans sel".

Pauvre Irlande...

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