23.04.2008

La tache rouge

L'une des toutes premières expos que j'aie faites à Paris remonte à l'été 2004, lorsque je suis allée au Luxembourg voir des autoportraits du XXe siècle. Une succession de visages, d'interprétations de soi, et puis, soudain, dans la dernière salle, un tableau qui me happe brutalement et dont je ne parviens pas à me détacher.

 

Je viens de faire connaissance avec Helene Schjerfbeck.

 

Je n'ai pas été spécialement surprise d'apprendre qu'elle était finlandaise, les peintres nordiques ayant le don d'apporter une note d'âpreté, de violence contenue et de poésie douloureuse à leurs oeuvres. La Finlande, terre de solitude où l'artiste s'est isolée du monde, se consacrant à son art, tout en introspection.

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La jeune fille aux joues roses, toute en courbes douces, précède une succession de visages de plus en plus anguleux, marqués par des traits de plus en plus durs, noirs, épurés, au regard de plus en plus inquiet. Sans complaisance aucune, l'artiste se regarde vieillir et interroge sans cesse sa propre décrépitude, son propre glissement vers la mort. Ses dernières toiles ne sont pas sans rappeler, de ce point de vue, le dernier tableau de Munch, où le jeune dandy arrogant des débuts a laissé place à un vieillard affaibli, debout entre l'horloge qui rythme ses derniers instants et le lit qui recevra son dernier souffle .

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L'autoportrait à la tache rouge, celui-là même qui m'avait tordu les tripes il y a quatre ans, reste pour moi son oeuvre la plus poignante. Cette tache rouge, au goût de sang, hypnotisante, comme une dernière trace de vie dans un visage qui a perdu presque tout contour.

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 (Bon, bien sûr, sur ce blog en noir et blanc, difficile de voir la tache rouge, c'est pourquoi je vous enjoins vivement à jeter un oeil sur une version couleur, par exemple ici : Autoportrait à la tache rouge).

10.11.2007

"Ma peinture est ma scène", William Hogarth

Les Anglais, probablement du fait de leur insularité, ont su développer un art propre, inédit, personnel. Au XVIIIe siècle, les portraits de Hogarth détonnent parce qu'ils vont au-delà de la mise en représentation des modèles mais cherchent, vous l'aurez compris, l'individu derrière l'avalanche de dentelles.

Lorsqu'il se peint dans sa tenue d'intérieur, avec son chien (cherchez toujours le chien, dans les tableaux anglais, car le peintre lui fait souvent exprimer ce qu'il pense en réalité de ses personnages - le vice dans un étalage de vertus), William Hogarth se présente non pas en peintre mondain mais en lecteur avide de Shakespeare, Swift et Milton, en amoureux de la "ligne de beauté", bref en toute simplicité.

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The artist and his pug, 1745, Tate Gallery, London.

 

Et ce tableau présentant ses serviteurs est considéré comme un chef-d'oeuvre d'humanité. Délaissant les dames et les cavaliers, il dépeint les visages de ces six humbles personnages, chacun étant strictement individualisé dans le collectif, avec une intimité, une expressivité et un naturel déconcertants, et très novateurs.

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The artist's servants, 1750-55, Tate Gallery, London. 

 

Et que dire du sourire radieux et comme capté sur le vif de cette shrimp girl rayonnante si loin des portraits académiques du temps ?

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The shrimp girl, 1740-45, National Gallery, London.

02.11.2007

De la nécessité du portrait

Pour l'historienne que je suis, la quête des visages est essentielle. Il me semble inconcevable de chercher à faire revivre des êtres de parchemin, des morceaux de palimpsestes délicats et friables, qui n'existent qu'au travers de quelques lignes tracées à la plume, si on ne leur donne pas corps.

Pour faire de l'Histoire, il faut sentir, et il faut voir. Il faut cesser de l'aborder comme quelque chose d'impalpable, mais bien lui donner une consistance. Les personnages historiques, les grands comme les humbles anonymes, ont été. Ont vécu, transpiré, ri, souffert, lutté contre le temps, la misère, la mort.

Parfois, au cours de ses recherches dans des archives poussiéreuses, l'historien blasé qui ingurgite par centaines testaments et inventaires se voit soudainement arrêté dans sa quête effrenée de statistiques pour se sentir happé par l'humain. Parfois, au détour d'un parchemin chiffonné, il sent affleurer la personne. Il se prend à s'émouvoir de la délicatesse des dernières volontés de tel pauvre artisan qui cherche à léguer quelque chose au petit garçon qui prenait la peine de venir le ravitailler durant sa maladie. Il se prend à lui imaginer un visage, des yeux fatigués, des mains calleuses. Et puis il imagine cette femme qui souhaite être inhumée auprès de son premier mari, son seul amour, bien que son second époux lui ait prévu une sépulture auprès de lui. Il lui imagine une vie de regrets, de résignation, et des yeux délavés, des lèvres roses et pincées. Il se souvient alors qu'il fait un métier de chair et de sang.

C'est pourquoi j'ai besoin des portraits. Les portraits donnent une chair à des noms croisés ça et là au gré des documents empilés et stockés dans des boîtes. Quand vous ouvrez ces cartons, des milliers de vies vous sautent au visage. Et les portraits permettent alors de réaliser qu'elles étaient bien réelles. Nous sommes tellement habitués à vivre dans un monde d'images que ces tableaux et croquis nous paraissent n'être qu'une part de ce virtuel qui nous englobe.

Moi, je me plais à découvrir une étincelle dans les regards, et surtout à m'imaginer ces visages évoluant dans notre XXIe siècle. Cessant de voir la fourrure, les bonnets de velours, les gants satinés, les bijoux raffinés, j'examine la courbe des lèvres, le contour des joues, la ligne du nez, et je vois alors non plus un personnage mais bien un être humain.

Les peintres anglais (sous ce vocable, j'entends ceux qui ont travaillé en Angleterre) ont peut-être plus que les autres eu ce souci de réel. J'ai une tendresse particulière pour ce Thomas More d'Holbein, achevé en 1527 :

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(Portrait of Thomas More par Hans Holbein, 1527, Frick Collection, New-York - image : http://www.lineandcolors.com)

 

 

A la même époque, les croquis des Clouet esquissent eux aussi des traits étonnamment actuels :

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(Voir le catalogue de l'exposition Les Clouet de Catherine de Médicis, qui présente la collection de la reine, qui se plaisait à posséder des dessins des membres de sa famille comme de ses ennemis les plus acharnés).

31.10.2007

"Il n'appartient qu'à Dieu de soumettre à la mesure la beauté absolue" A. Dürer

Quelle adolescent(e) un peu exalté(e) par la peinture n'a pas un jour épinglé sur le papier peint défraîchi de sa chambre l'autoportrait à la pelisse de Dürer ? Je ne fais pas exception à la règle, et j'ai passé beaucoup d'heures indues à me perdre dans la contemplation de ce visage christique, au regard terriblement vivant.

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Dürer a peint ce tableau en 1500. Dessinateur habité et génial, il s'est déjà essayé à l'autoportrait, et ce à peine adolescent. En 1484, alors que l'artiste a 13 ans (...!), l'on trouve déjà sous son crayon la finesse et la grâce qui habiteront ensuite toutes ses oeuvres.

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Dürer aime à se prendre pour modèle, et s'interroge, s'observe, se questionne. Le parisien chanceux peut librement se rendre au Louvre pour admirer, dans un petit recoin sombre propice aux murmures et aux secrets échangés, l'autoportrait au chardon qu'il réalisa à 22 ans. Longtemps, il se dépeint en homme élégant, tourné de trois-quart, toisant le spectateur d'un regard un peu distant.

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Ce qui frappe, et ce qui hante, dans le portrait à la fourrure, c'est l'humanité qui se dégage du tableau. Pour la première fois, Dürer se place face au spectateur, offert tout entier au regard de l'autre, sobre et comme nu, dans son individualité. Un presque Christ, une presque icône, une presque Véronique, à la bouleversante fragilité.

La délicatesse de Dürer se retrouve dans le superbe portrait de sa mère, qui dépeint avec un réalisme encore rare chez les artistes de la Renaissance, et avec une émotion palpable, cette femme de 63 ans qui en paraît 20 de plus.

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Les portraits de Dürer sont intemporels, parce que les interrogations humanistes de l'artiste, au même titre que la lumière humide qui perle dans les regards de ses modèles, résonnent évidemment toujours en nous. De l'insouciance de la jeunesse à la décrépitude, la maladie, la mort, Dürer met en scène les moments de la vie qui nous rendent douloureusement humains, et ce temps qui n'en finit pas de passer, entraînant sur son passage les illusions et les rêves.

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Avec, en point d'orgue, cet autoportrait à la pelisse.

Et c'est paradoxalement lorsqu'il se pose en Salvator Mundi qu'il apparaît le plus humain.

 

(Autoportrait à la fourrure, à voir à l'Alte Pinakothec de Munich)

17.07.2007

"Born to what ?"

"We have suffered death during birth.

We are left with the strangest experience :

the real birth which is called death.

Born to what ?"

Edvard Munch

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